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Mme Frida KIENINGER

Chargée de campagne Food & Water Europe

Mme Frida KIENINGER

L’UE EST-ELLE SUR LA VOIE POUR METTRE UN TERME A LA DÉPENDENCE DE L’EUROPE VIS-A-VIS DES COMBUSTIBLES FOSSILES ?

Lorsque nous parlons de changement climatique, les enjeux sont clairs : veiller à ce que nos enfants grandissent sur une planète vivable, en veillant à ce que cette dernière reste dans une plage de températures permettant la survie d’une biodiversité riche et continue ainsi que la disponibilité constante d’eau potable propre, tout en faisant tout ce qui est en notre pouvoir pour rester à l’abri des catastrophes naturelles et des maladies liées au réchauffement de la planète. Une prise de conscience grandissante a conduit à une situation dans laquelle nous voyons des millions de personnes sortir dans les rues et où des écoliers du monde entier exigent avec audace que les décideurs agissent.

L’action climatique que nous devons prendre de toute urgence est étroitement liée au gaz naturel, ou gaz fossile, que les Européens utilisent au quotidien, qui alimente les processus de l’industrie, chauffe les maisons et produit de l’électricité. Le principal message que les décideurs européens soutiennent et qui a été repris dans divers textes législatifs produits ces dernières années est que le gaz est un carburant de transition, que le gaz est plus propre, qu’il émet moins de CO2 que les autres combustibles fossiles et que nous aurons encore besoin de gaz pour la prochaine décennie ou plus.

 

LE GAZ N’EST PAS UN COMBUSTIBLE DE TRANSITION

Alors, pourquoi un nombre croissant d’organisations non gouvernementales, de mouvements populaires et d’autres groupes de la société civile se mobilisent-ils contre le gaz naturel, ou « gaz fossile » ? Des scientifiques indépendants s’occupant de l’impact des combustibles fossiles ont examiné de plus près le gaz et son impact sur le climat et ont découvert que ce combustible fossile ne méritait pas du tout sa réputation. Le gaz est une catastrophe pour notre climat – même si une vision étroite consistant à ne regarder que les émissions de CO2, et pas du tout les émissions de gaz à effet de serre, pourrait donner une image déformée. La raison en est que le gaz naturel est essentiellement du méthane, qui contribue de manière significative au forçage radiatif et donc au réchauffement climatique. Le méthane du gaz fossile peut fuiter tout au long du cycle de vie du gaz. Le méthane a un potentiel de réchauffement planétaire 87 fois supérieur à celui du CO2 au cours des 20 prochaines années et fuite lors de l’extraction du gaz aux pipelines ainsi qu’aux stations de compression, lors de la liquéfaction, du transport, de la regazéification, de la distribution et de la consommation. Lorsque le gaz est brûlé, il émet également du CO2 (moins que d’autres combustibles fossiles, mais des quantités considérables). Cela signifie que l’Europe est aujourd’hui dépendante d’un combustible fossile qui dégage un très puissant gaz à effet de serre – le méthane – dans l’atmosphère et ne prévoit pas de façon urgente une suppression progressive de ce combustible dangereux.

 

UNE STRATÉGIE DE RÉDUCTION DES ÉMISSIONS DE MÉTHANE

Une stratégie sur le méthane, que la Commission européenne prévoit de présenter en 2020, tentera d’examiner ce problème. Cependant, les données sur les émissions de méthane en Europe sont très médiocres et des études menées aux États-Unis montrent que les émissions de méthane ont été largement sous-estimées et se produisent en grande partie au cours de l’extraction, en particulier si une fracturation hydraulique est appliquée. Communément appelée « fracking » (fracturation), cette méthode consiste à extraire du pétrole et du gaz des formations rocheuses en pompant d’énormes quantités d’eau, de sable et un mélange de produits chimiques dans le sol, qui risquent alors de se retrouver dans les aquifères.

La fracturation peut entraîner des fuites de méthane pouvant atteindre 12%, rendant l’empreinte carbone du gaz naturel bien pire que celle du charbon. Une stratégie pour le méthane devra donc prendre en compte les émissions dans les pays fournisseurs et envisager un délai plus approprié pour examiner le potentiel de réchauffement planétaire (PRP) du méthane. Actuellement, la période considérée pour comparer le PRP des gaz à effet de serre est de 100 ans. Toutefois, si l’on considère la prochaine décennie ou les deux prochaines années, l’impact extrêmement néfaste du gaz sur le climat par rapport au CO2 devient visible. Ce laps de temps est particulièrement important car il devient de plus en plus clair que l’Europe manque de temps pour s’attaquer à la crise climatique, comme le rapportent clairement le rapport 2018 du GIEC et de 2019 du PNUE sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction d’émissions. Tous les indicateurs montrent la nécessité urgente d’éliminer ce combustible fossile polluant dès que possible.

EST-CE QUE LES AFFAIRES SUIVRONT LEURS COURS NORMAL MALGRÉ UN GREEN DEAL EUROPÉEN ?

Il semble que la Commission européenne n’ait pas entendu les avertissements venants des scientifiques, des ONG ou des enfants qui manifestent dans les rues. La lettre de mission adressée au nouveau commissaire chargé de l’énergie a clairement souligné le rôle que la Commission souhaite que le gaz joue pour les années à venir et demande d’exploiter pleinement le potentiel du gaz naturel liquéfié, le GNL, qui peut provenir de pays soumis à des régimes répressifs, criblés de corruption et de normes de protection de l’environnement quasi existantes, etc. Malgré la promesse d’un Green Deal européen, les militants craignent que le président de la Commission ne se contente de donner à sa politique un aspect écologique et que les choses risquent de continuer comme si de rien n’était.

 

L’UE NE PRIVE PAS SES POLITIQUES DE COMBUSTIBLES FOSSILES

Malgré l’engagement pris d’œuvrer pour une économie européenne « neutre en carbone » d’ici 2050, rien n’indique que la Commission européenne est en train de se débarrasser d’une législation qui ne convient pas du tout à un monde d’après l’Accord de Paris et qui autorise toujours l’argent des contribuables européens à circuler dans des projets de gaz naturel. Dans la liste de l’Union des projets d’intérêt commun, dénommée « liste PCI », la Commission sélectionne tous les deux ans, avec les États membres, un ensemble de projets énergétiques prioritaires dans le domaine du gaz et de l’électricité susceptibles de recevoir des subventions de l’UE. La dernière liste de ce genre, publiée par la Commission européenne en octobre 2019, contient des dizaines de nouveaux projets relatifs aux gaz fossiles qui, s’ils ne sont pas rejetés par le Parlement européen avant février 2020, bénéficieront de la plus haute priorité de l’UE, d’une évaluation d’impact environnementale simplifiée et d’une octroie d’autorisation accélérée. Ils sont également éligibles à un financement au titre du mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE), malgré le besoin indéniable de financer des projets qui permettent une transition vers des solutions de remplacement des combustibles fossiles, et non une infrastructure qui nous impose une dépendance aux gaz fossiles pendant des décennies.

LA BEI – UN PAS VERS UNE EUROPE SANS ÉNERGIE FOSSILE OU DES BRAS OUVERTS POUR LE GAS ?

La 4ème liste du PCI est également à la croisée d’un autre instrument financier important de l’UE : la Banque européenne d’investissement. Malgré la décision de la BEI en novembre 2019 d’arrêter de financer les combustibles fossiles, la Banque de l’UE a décidé de continuer à canaliser des fonds en direction de projets gaziers s’ils font partie des PCI sur la 4ème liste et reçoivent un financement européen. Il s’agit là d’une faille indéniable en matière de gaz fossiles qui ne sera pas supprimée avant la fin de 2021. En outre, le prétexte d’une possible compatibilité des infrastructures de gaz fossiles avec des gaz « renouvelables » risque de conduire à un soutien continu de la BEI et du CEF pour les gaz fossiles dans les années à venir.

En ce qui concerne les PCI, une prochaine étape importante consistera à faire en sorte que l’aide au gaz fossile cesse immédiatement. Pour ce faire, la Commission devra s’engager à réviser rapidement le règlement relatif aux réseaux transeuropéens pour l’énergie (RTE-E). Il représente le corpus de règles pour le processus de sélection des PCI, processus qui jusqu’à présent permet aux grands projets de transport de gaz fossiles de devenir une priorité de l’UE et qui est actuellement fortement influencé par l’industrie du transport de gaz.

Dans le cas de la BEI, il sera crucial de procéder prochainement à un nouvel examen de la politique de prêt de la banque en matière d’énergie et à l’exclusion appropriée des projets qui ne soutiennent pas exclusivement des gaz alternatifs très faibles ou nuls en gaz à effet de serre, afin de fermer la petite porte au soutien indirect pour le gaz fossile.

GAZ « PROPRES » « RENOUVELABLES » – UN ÉCRAN DE FUMÉE POUR LES COMBUSTIBLES FOSSILES ?

Pour la future législation européenne sur le gaz, une discussion authentique et transparente sur les gaz dits « renouvelables », « verts », « décarbonés » ou « propres » sera cruciale pour garantir que les futurs importants textes législatifs européens relatifs au gaz aideront le Bloc à se débarrasser de sa dépendance aux combustibles fossiles. La manière dont la discussion autour de ces gaz alternatifs se déroule au niveau de l’UE comporte le risque majeur de bénéficier directement et indirectement les intérêts des entreprises du secteur des combustibles fossiles et de nuire gravement à la transition vers une énergie véritablement renouvelable. Bien que dans des cas très limités, les infrastructures de gaz fossiles puissent être utilisées pour transporter des gaz alternatifs, ces gaz non fossiles ont des exigences totalement différentes de celles des réseaux de gaz naturel traditionnels en ce qui concerne la capacité, les propriétés physiques du réseau et les voies de transport. De plus, des gaz alternatifs, tels que l’hydrogène, sont encore aujourd’hui presque entièrement produits à l’aide de combustibles fossiles, principalement du gaz naturel. De plus, des options telles que le « gaz décarbonisé » reposent sur la capture, le stockage, et l’utilisation de CO2 (CCU/CCS), des technologies qui n’ont pas eu d’impact considérable et qui ont vu un grand nombre de projets annulés en dépit de promesses trop optimistes faites il y a une décennie.

LA SOCIETE CIVILE SURVEILLERA LES DÉCIDEURS DE L’UE

Les décideurs devront examiner d’un œil critique et de très près ces gaz et exiger une définition des gaz alternatifs qui ne permet que des options véritablement durables avec zéro ou très peu d’émissions de gaz à effet de serre. Nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à laisser des émissions de CO2 et de méthane dangereuses polluer notre atmosphère, tout en ayant confiance dans le fait que des technologies très incertaines telles que CCS/CCU, entres autres, deviendront une solution viable à l’avenir.

La société civile, les scientifiques et les ONG, de plus en plus informés et sensibles aux problèmes liés aux gaz fossiles, suivront certainement de près toutes les étapes prévues par les décideurs de l’UE en matière de gaz. Nous travaillerons sans relâche pour faire en sorte que la législation de l’UE mette en place une voie (véritablement) exempte de fossiles, conforme à l’Accord de Paris et qui mérite vraiment d’être qualifiée de « Green Deal » européen.

 

 

 

 

 

Contact : fkieninger@fweurope.org
www.foodandwatereurope.org
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Food & Water Europe est le programme européen de Food & Water Watch. Food & Water Watch mobilise les citoyens ordinaires à bâtir un pouvoir politique afin de proposer des solutions audacieuses et sans compromis aux problèmes les plus pressants de notre époque en matière d’alimentation, d’eau et de climat. Nous travaillons pour protéger la santé, les communautés et la démocratie du peuple contre le pouvoir destructeur croissant des intérêts économiques les plus puissants.

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