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M. Enrico ROSSI

Président de la région Toscane & Vice-Président de la CRPM en charge de la cohésion

Pouvez-vous nous présenter les points forts de la région Toscane ?

 

La Toscane est une région très diversifiée. Son art, son histoire et ses paysages l’ont rendue célèbre dans le monde entier mais c’est également un espace très dynamique, qui dispose d’universités spécialisées et d’un secteur manufacturier de pointe tourné tout naturellement vers l’exportation.

Après la crise de 2009, les exportations toscanes ont augmenté et s’établissaient en 2017 à +4,2%. Ces exportations ont d’ailleurs connu une augmentation plus forte que celles de l’Allemagne, ce qui, au vu de la durée de la période analysée, dénote une compétitivité renforcée sur la scène internationale.

Les secteurs ayant connu la plus forte croissance sont le secteur manufacturier et le tourisme. La saison estivale 2017, par exemple, s’est terminée avec 4% de visiteurs en plus par rapport à 2016 (un chiffre d’ailleurs plus élevé que la moyenne nationale de 3,7%).

En 2016, le secteur manufacturier a enregistré une croissance de 2,6%, soit 1,7 point de plus que l’année précédente. De bons résultats ont également été obtenus grâce à la « Smart Specialisation Strategy » , une conditionnalité de la politique de cohésion. Celle-ci permet de soutenir un vaste processus de numérisation des entreprises. La région Toscane s’est d’ailleurs dotée d’une plateforme régionale « Industrie 4.0 », qui a pour objectif de consolider la position des PME et leur compétitivité sur les marchés internationaux, améliorer leur processus de production et d’organisation et réorganiser les filières internes.

Enfin, n’oublions pas le secteur agroalimentaire. La Toscane peut se prévaloir d’une gastronomie riche en produits uniques, dont la qualité a même été récompensée au niveau européen. Il existe par exemple dans la région 16 produits AOP (appellation d’origine protégée) ainsi que 15 IGP (indication géographique protégée).

 

La Région TOSCANE se positionne comme une région médiane au niveau national et européen, en termes de PIB et PIB/habitants. Comment pensez-vous agir sur la politique de cohésion de l’Union européenne ?

 

Le PIB de la Toscane est d’environ 104% de la moyenne des régions européennes, soit l’équivalent de 104 milliards d’euros en termes absolus. Les fonds structurels européens contribuent à hauteur de 1,5 milliards au plan de financement de la région pour la période 2014-2020. Ils se traduisent par des investissements, des aides aux entreprises, ils aident à lutter contre le chômage des jeunes et se révèlent un catalyseur très efficace des financements publics et privés.

Toutefois, comme c’est le cas de toutes les régions dont le PIB/habitant est proche de la moyenne UE, la Toscane est tombée dans ce que les économistes appellent le « piège du revenu intermédiaire ». Comme le démontre le 7ème rapport sur la cohésion, le coût du travail de ces régions intermédiaires est trop élevé pour concurrencer les « régions de la convergence », mais leur système d’innovation régional n’est pas suffisamment solide pour faire de l’ombre aux grandes capitales européennes comme Paris, Londres ou Berlin. C’est pour cela que la Toscane se bat pour que la politique régionale continue de bénéficier à toutes les régions d’Europe, et pas seulement à celles dont le PIB est en deçà de 75% de la moyenne européenne (les « régions de la convergence »). Nous voulons également que l’enveloppe financière de la politique de cohésion soit au moins aussi importante que celle de l’exercice en cours.

D’ailleurs, les nouveaux défis auxquels l’Europe fait face aujourd’hui (la défense, la sécurité, les flux migratoires) pourraient être l’occasion de relancer l’ensemble du projet d’intégration européenne. Et ce, en partant d’une révision du cadre financier pluriannuel (CFP) alimenté par des ressources propres « plus européennes ». Cela permettrait de s’éloigner de la logique des contributions nationales qui nous enferme dans l’éternel débat entre Etats membres, « je paye plus que je ne reçois ».

La mise en place d’une taxe européenne sur les transactions financières – la fameuse taxe Tobin -, sur les émissions de CO2 ou encore sur les grandes entreprises du numérique ne pèserait pas directement sur les budgets européens, et encore moins sur le portefeuille du contribuable.

Quels sont les secteurs les plus soutenus par la politique de cohésion de la région, et qui aujourd’hui bénéficient de fonds européens ?

 

La Toscane cherche à atteindre les objectifs d’Europe 2020 au travers d’un projet axé sur l’innovation, au service de la croissance et de l’emploi.

Nous souhaitons notamment miser sur l’innovation pour rendre notre territoire plus performant : cela passe par un système de transfert de technologie plus solide, une compétitivité accrue de nos entreprises, la promotion de la transition vers une économie sobre en carbone, des projets d’innovation en zone urbaine qui permettent de favoriser l’inclusion sociale, ainsi que la mise en ligne du patrimoine culturel, véritable moteur du tourisme.

Le POR FEDER dispose d’une enveloppe de 792 millions d’euros. 35% des ressources sont consacrées au premier objectif thématique (recherche, développement et transfert de technologie), soit 275,1 millions d’euros ; 25% à la durabilité environnementale (objectif thématique 4), soit 196,7 millions d’euros ; 6% aux investissements en matière de régénération urbaine (PIU – OT6) ; et enfin, presque 4% aux grands pôles d’attraction muséologiques (OT5).

Une autre partie de l’enveloppe financière est destinée à l’installation du très haut débit dans la région (OT2 – 10%), à la compétitivité des PME (OT3 – 16%), ainsi qu’à l’assistance technique (OT7 – 4%).

Les mesures relevant du FSE ciblent principalement les jeunes, les secteurs stratégiques de formation et l’amélioration du niveau de service – en particulier les services de l’emploi, les services de soin pour les enfants et les personnes âgées, ainsi que les services d’aide aux personnes en situation de handicap.

La région Toscane a par exemple choisi de consacrer 35% de l’enveloppe financière de 732 millions d’euros à la promotion d’une plus grande autonomie pour les jeunes de 15 à 29 ans. De nombreuses actions engagées visent à faciliter leur entrée sur le marché de l’emploi: orientation professionnelle durant tout le parcours scolaire, universitaire et de formation, enseignement en alternance, aide à l’établissement en tant que travailleur indépendant, stage de formation, service civique, mais aussi et surtout un parcours éducatif de qualité qui permet d’exploiter pleinement le potentiel de chacun et de mettre en avant le talent de nos jeunes, afin de faciliter leur insertion professionnelle dans les secteurs économiques stratégiques.

Nous avons financé plus de 7000 stages extra-scolaires, plus de 2500 projets de service civique, plus de 360 000 actions visant les jeunes dans le cadre des services de l’emploi, et plus de 8000 projets d’enseignement technique supérieur.

 

Quelles seraient de votre point de vue, la résultante d’une baisse des Fonds européens de développement régional, social et de cohésion pour la région Toscane ?

 

Les fonds structurels sont l’instrument d’orientation principal de la politique économique et sociale de nos régions. Ils permettent de mettre en place des stratégies de programmation, entraînant ainsi d’autres investissements aux retombées visibles sur le territoire et sont un catalyseur pour tous les investissements publics régionaux. Ces fonds sont utilisés pour la création d’infrastructures mais aussi pour aider les entreprises, lutter contre le chômage, soutenir la recherche et l’innovation ou lutter contre le changement climatique. Dans le sud de l’Italie ils représentent plus de la moitié des dépenses en compte capital, bien plus que les ressources nationales qui s’y ajoutent.

Dans la communication publiée récemment par la Commission Junker, deux des trois scénarios envisagés émettent l’hypothèse d’une diminution de 15 ou 30% des fonds alloués à la politique de cohésion. En Italie, cela représenterait 42 milliards de fonds structurels en moins, et pour ma région une perte d’environ un milliard et demi sur sept ans.

Le projet « GiovaniSì » (JeunesOui), pour lequel plus de 250 millions d’euros ont été mobilisés, a créé 2500 emplois, 12 000 stages, 150 000 projets de formation professionnelle et a été une source d’inspiration pour la Garantie pour la jeunesse. Ces scénarios y mettraient fin.

De plus, la politique de cohésion est la seule politique européenne en matière de croissance et d’investissement, ce qui en fait un exemple visible de la volonté de l’UE d’être proche de ses citoyens. La rendre moins ambitieuse, c’est alimenter un sentiment général de défiance vis-à-vis du projet européen et renforcer un euroscepticisme grandissant.

 

A contrario, que préconiseriez-vous en la matière ?

 

Je souhaiterais que la politique de cohésion bénéficie à toutes les régions, pas seulement les plus pauvres, et que sa dotation financière soit maintenue au niveau actuel.

On pourrait ensuite envisager de réformer cette même politique, en y incluant par exemple des programmes opérationnels multi fonds alimentés par différents fonds structurels. Cela permettrait non seulement de dépasser l’approche purement sectorielle, mais également d’exploiter pleinement le potentiel de synergie entre les différents instruments pour mettre sur pied des projets aux objectifs multiples et d’une portée plus vaste.

 

 

Par ailleurs, vos activités se concentrent également sur la coopération, pouvez-vous nous présenter vos projets récents, leur mode de financement et leur finalité ?

 

Ces dernières années, la coopération Région Toscane – Méditerranée et Moyen-Orient s’est concentrée sur certains pays et certains sujets identifiés comme prioritaires :

·       Soutien aux processus de démocratisation et décentralisation

·       Soutien au développement de la société civile et des associations de jeunes

·       Développement de systèmes économiques locaux

Les pays prioritaires dans le cadre de cette coopération sont la Tunisie, la Palestine, Israël, le Liban et le Maroc.

En Palestine, la Région Toscane continue de travailler à la mise en place de plusieurs projets dans le cadre du programme « Med Cooperation », en partenariat avec plusieurs municipalités palestiniennes et israéliennes. L’objectif est de promouvoir la compréhension mutuelle, la réconciliation et la coexistence pacifique entre les populations israéliennes et palestiniennes, en partant du renforcement des relations qui existent entre les partenaires du réseau Med Cooperation et les communautés qui les composent. Nous souhaitons les aider à atteindre un meilleur niveau de développement socio-économique au niveau local, grâce à la valorisation du territoire de référence qu’est le nord de la Cisjordanie et d’Israël.

La coopération entre la Toscane et le Liban existe depuis les premières interventions menées en 2007, en réponse aux situations d’urgence nées du conflit dans le pays ; c’est aujourd’hui un partenariat solide impliquant des acteurs locaux, nationaux et internationaux au Liban. Les activités de ces dernières années se sont concentrées sur l’assistance aux autorités locales pour la prestation des services socio-sanitaires de base aux populations les plus vulnérables, et l’approche adoptée a permis aux administrations locales mais aussi aux écoles, aux centres de premiers soins et aux universités de s’engager de manière proactive. Aujourd’hui, quatre ministres libanais défendent cette même approche comme modèle à appliquer à l’ensemble du pays.

La Toscane est active en Tunisie depuis 2010, à la suite d’une requête explicitement formulée par le Ministères des Affaires étrangères et l’Ambassade tunisienne en Italie. Environ 1,6 million d’euros de fonds régionaux ont été investis dans la coopération internationale jusqu’en 2016, ainsi que 1,2 million d’euros de financements nationaux et internationaux. Ces dernières années nos actions se sont concentrées sur l’économie sociale et solidaire, l’aide au processus de décentralisation administrative, les services de santé mère-enfant mais également la vie associative du pays, un facteur essentiel de croissance pour la société civile.

 

A la veille d’élections, que nous pourrons qualifier de vitales pour l’avenir de l’Europe, quelles actions concrètes allez-vous mener en Toscane ? Et quel message souhaitez-vous adresser à vos concitoyens et aux citoyens européens ?

 

Nous vivons actuellement un moment crucial, car les partis eurosceptiques connaissent une forte croissance dans de nombreux pays européens. Ceux-ci pourraient représenter une force politique importante au sein du Parlement de Strasbourg après les prochaines élections en 2019, ce qui représenterait un risque pour tout le processus d’intégration initié par les Pères fondateurs.

C’est pour cela qu’il faut rappeler aux gouvernements nationaux que les politiques au rabais alimentent le populisme, et ne sont qu’un instrument de plus aux mains des partis eurosceptiques. Il faut lutter contre ces derniers non pas sur leur terrain de bataille, mais bien grâce à des arguments convaincants et des faits concrets.

Il ne faut surtout pas sous-estimer l’avantage collectif que représente l’appartenance au plus vaste marché unique au monde, soit 500 millions de consommateurs, que la politique de cohésion vise à équilibrer depuis l’époque de Jacques Delors.

Le message que je souhaite envoyer aux citoyens, c’est d’abord d’aller voter aux élections européennes ; ensuite, de ne jamais oublier à quel point l’Europe a contribué au développement de nos territoires, et tous les bénéfices que nous en tirons au quotidien.

La coexistence pacifique de nos peuples est un objectif commun autant que nécessaire, et le modèle de cohésion économique, sociale et territoriale consacrée dans nos traités est un exemple que le monde entier nous envie.

Cette cohésion est le fruit d’une volonté politique. Elle assure le bon fonctionnement du marché intérieur et a pour objectif ultime la disparition des inégalités de revenu entre les régions, ainsi que le développement d’une coopération interrégionale et parfois transfrontalière.

 

Quels sont vos défis d’après 2019 ?

 

Après une longue période de crise, la Toscane a su tenir le cap. Comme en témoignent les résultats obtenus à l’international : les exportations et le tourisme ont connu une croissance d’un niveau inespéré, ce qui a permis à l’économie régionale de limiter les effets d’une chute catastrophique de la demande intérieure. Cependant, le nombre de demandeurs d’emploi mais aussi de familles pauvres a doublé, et ces deux phénomènes – étroitement liés – devront être au cœur de l’action de la Région.

Si aujourd’hui la Toscane semble avoir retrouvé le chemin de la croissance et tourné la page de la crise, cela ne suffira pas à relever rapidement les deux défis susmentionnés. La première chose à faire sera donc de consolider cette croissance, et les fonds communautaires joueront en ce sens un rôle de premier plan car ils représentent l’une des rares ressources aujourd’hui en mesure de soutenir les investissements qui se sont écroulés durant la crise.

Mais nous devons aussi aller plus loin. L’avenir qui se profile nous met face à trois grands défis : les changements climatiques, démographiques et technologiques. Jusqu’ici la Toscane a su accompagner ces trois phénomènes, apparus clairement sur notre territoire il y a quelques années : une intégration réussie des populations migrantes, un développement durable et respectueux de l’environnement, une production traditionnelle qui a su s’adapter aux processus les plus innovants. Mais aujourd’hui, certaines de ces évolutions connaissent une accélération et une croissance sans précédent, ce qui rend nécessaire une gouvernance sage et fondée sur la conviction que le marché ne peut y parvenir seul.

Comment peut-on envisager de faire face aux nouveaux défis de l’Europe (Défense, migration, effet du BREXIT) avec un budget à la baisse ? Pensez-vous que ces défis pourraient devenir des opportunités au service du « Projet européen » et notamment pour de nouvelles ressources propres ?

 

Un budget européen post 2020 revu à la baisse serait le pire message que nous pourrions envoyer aux citoyens européens.

Le dernier rapport du député Olbrycht sur le CFP, et celui de Lewandowski sur les ressources propres de l’UE, demandent aux Etats Membres respectivement de faire passer le plafond de dépense à 1,3% et d’envisager de nouvelles ressources propres européennes.

En effet, les nouveaux défis européens rendent nécessaires non seulement des ressources supplémentaires mais également de nouvelles sources de revenu, comme l’a suggéré le « Groupe de haut niveau sur les ressources propres » présidé par Mario Monti.

Une taxe sur les transactions financières (Taxe Tobin) pourrait constituer la base d’une nouvelle ressource propre pour le budget européen, à laquelle s’ajouterait une taxe sur le plastique, sur les émissions de CO2 ou sur les grandes entreprises du numérique. Autant de ressources qui viendraient alimenter le budget européen sans peser sur les Etats Membres ou sur les consommateurs, et qui encouragerait les Etat à sortir de la logique « je paye plus que je ne reçois ».

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